UN ENTRETIEN AVEC "SALON DE LECTURE"
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1. J’ai découvert ton écriture lors d’une lecture à laquelle tu participais et j’ai lu l’Anthologie de poésie qui venait d’être publiée au Nouvel Athanor et qui t’était consacrée. Cela m’a donné envie de poursuivre la discussion avec toi.
Qu’est- ce qui caractérise ton univers poétique ?
La poésie s’est naturellement imposée à moi comme nécessaire, depuis toujours. Je n’ai jamais décidé ni choisi d’écrire de la poésie. C’est une évidence qui fait partie de moi. C’est un chant profond, une parole Première, qui vient de l’intérieur et qui me traverse. C’est cette force de l’origine appelée la parole. Écrire un poème est pour moi un acte de « création totale ». Faut-il rappeler que Poiêsis en grec signifie création ; ce nouveau langage que peut créer le poète. Écrire un poème est donc une expérience exigeante à la fois physique et intellectuelle, qui mobilise le corps, l’âme, l’esprit dans une perméabilité de l’être à la vie, qui ne relève pas de la rhétorique et qui ne peut supporter ni la fabrication artificielle ni le procédé, ni les simulacres…
C’est un acte essentiel, grave et sérieux qui établit une certaine manière d’être au monde. Ce qui n’exclut pas l’humour. Il s’agit d’être présent à soi-même et à plus grand que soi. Je dis souvent que pour moi écrire de la poésie est aussi naturel que manger, dormir, se laver les dents... Le poème vient à moi n’importe où, n’importe quand et l’encre coule sur les pages de mes carnets : dans mon lit, en voiture, dans le métro ou le bus, sur la plage, dans la rue, en marchant, dans un jardin, face à la montagne ou simplement assise dans mon salon… sans que je ne sache jamais à l’avance ce qui s’écrira. Ça s’écrit… Dans un mouvement d’allers-retours entre ce qui est à l’extérieur et ce qui est à l’intérieur de moi. Un peu comme le souffle de la respiration : on inspire, on expire… C’est ce mystère, cet inachevé, cette énigme qui sont au centre du mouvement de mon écriture poétique. Toutes les choses ont leur mystère et la poésie est le mystère de toutes les choses, écrivait Federico Garcia Lorca.
Et puis, pour moi, la poésie est avant tout un espace de liberté absolue. Je tiens d’ailleurs à rappeler que c’est une parole de liberté, au point que certains pouvoirs répriment et assassinent encore aujourd’hui des poètes pour interdire leur parole...Mais on ne pourra jamais fusiller la poésie. Gustave Flaubert écrivait : il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir la poésie et la liberté : les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens de l’ordre de poursuivre l’autre … La poésie est une irréductible liberté de l’être que rien ni personne ne peut tuer ou faire disparaître. Même dans les pires moments de l’Histoire on écrit de la poésie.
Je pourrais dire que lorsque j’écris des poèmes l’être et les lettres volent. C’est sans doute cette « liberté libre » dont parlait Arthur Rimbaud. Le poème est un objet étrange : le seul construit entièrement avec des mots et que l’on ne peut détacher de sa forme, même s’il a évolué au cours du temps. C’est aussi un mixte de sons et de sens, un concentré d’images et de rythmes. La dimension rythmico-vibratoire occupe une place importante dans mon écriture et je dis souvent que dans mon univers poétique je vis entre la syntaxe et la syncope. Mon écriture commence dans le corps, et parfois notre corps sait des choses que notre esprit ignore… et puis traverse l’oreille et me fait entrer en résonance avec l’ailleurs, l’inattendu, avec tous les possibles. C’est un certain rapport au monde.
Mon espace poétique ce sont aussi des mots indociles, intranquilles, peut-être même fous, des liaisons parfois dangereuses … des éclats de lumière comme des silex frottés… dans les ténèbres et le chaos de la vie. Car les mots du poème par les images qu’ils suscitent deviennent prétextes à penser, à imaginer, à rêver. Puisque le poème condense, ne dit pas tout mais suggère, il défie la logique des concepts et permet de traverser des seuils infranchissables.
Lorsque je dis que l’être et les lettres volent, toutes les frontières tombent, une autre langue se créée, un autre énoncé du monde devient possible : réunir les contraires, faire se rencontrer les vivants et les morts, écrire au masculin ou au féminin, convoquer en même temps la lune et le soleil, inventer un autre temps. D’ailleurs, le temps, l’éphémère et son tragique qui planent, est un sujet central de mes poèmes. Écrire le temps sur un rythme rhapsodique me plait particulièrement. La poésie permet de se situer dans une autre durée, sans rien de directement linéaire ou chronologique. C’est l’imaginaire, matériau premier de l’écriture de poésie qui joue à plein et transporte dans l’ailleurs d’un hors-temps d’une géographie en pièces. Dans Instant de Terres par exemple, c’est dans l’instant du poème, devenu souffle, que se créent les conditions pour que se bâtisse un espace au creux de la parole. Un espace à la fois électrique et fragile, seule condition pour pouvoir envisager l’épaisseur du temps… écrivait le poète et critique Jean-Louis Bernard, qui avait très justement posé la notion de « territoire-temps » au cœur de mon écriture.
Est également présent dans mon espace poétique, le temps de l’exil et de la mémoire, avec Bethani, long poème dans lequel le temps et l’espace, dans un désert hostile et brûlant, s’étirent sous l’effet d’une attente métaphysique douloureuse. Ainsi, j’écris avec le temps noué au ventre. Et j’aime danser avec les mots, au bord du gouffre en équilibre sur un fil… Dans un dialogue constant avec le vide. Le grand appui du vide qui n’est pas le néant mais un vide fécond puisqu’éternellement le souvenir peut s’y inscrire. C’est une autre mesure du temps qui permet aussi un autre regard sur la lumière et la ténèbre. Une tentative (vaine?) de recoudre le temps et ses béances, de suturer les saisons. Je tente d’écrire/ les paroles introuvables/ pour échapper au feu.
L’ombre, la lumière, la solitude, la perte, l’absence sont aussi d’autres thèmes centraux de ma poésie. Ils m’habitent depuis toujours, ils sont liés à ma vie mais je crois surtout que l’on écrit à son insu et qu’il y a une dimension inconsciente de l’écriture poétique qui est peut-être plus forte que tout. Il est toujours difficile de parler de sa propre écriture, mais il me semble que ces thèmes révèlent aussi un questionnement universel de l’homme en marche vers ??? et du poète en exil sur la terre. Ainsi que l’illustrent ces très beaux vers de L’albatros de Charles Baudelaire: le poète est pareil au prince des nuées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Écrire de la poésie c’est, en tout cas, résider dans le vrai lieu de l’émotion, ainsi qu’en parlait Pierre Reverdy. Puisque les mots du poème nous replacent dans l’outre-monde, en amont du langage dans l’innocence du voir et du ressentir. Écrire de la poésie sera toujours cette ascension furieuse dont parlait René Char… Dans le bruit et la fureur du quotidien, c’est par l’écriture de poésie que je continuerai d’arpenter le monde pour dire sa beauté et sa misère… en route pour rejoindre les étoiles. Elias Canetti disait : les intuitions des poètes sont les aventures oubliées de Dieu.
2. Depuis 2018, la création de Accords au Théâtre Les Déchargeurs, jusqu’à aujourd’hui, la création de Amazones, cavalières de l’exil, autour de ton dernier livre, au Théâtre du Nord-Ouest, la relation poésie et musique occupe une place particulière dans ton travail créatif. Que peux-tu en dire ?
En écrivant j’ai toujours l’impression que la création se fait dans la faille, dans les interstices, dans un entre deux, dans cette déambulation dans les profondeurs de l’être, suspendue entre terre et ciel. C’est dans cet intervalle-là, au sens musical du terme, que s’inscrit la matière sonore de la poésie, celle qui chante dans mon oreille. J’aime que les poèmes apparaissent comme une suite musicale… Peut-être parce que je suis aussi musicienne et que la pratique musicale m’accompagne depuis toujours. L’articulation du sens et du son, au théâtre, est une réalisation qui me passionne. C’est une sorte de recherche expérimentale qui ouvre des chemins insoupçonnés et toujours inachevés. J’ai résumé ce lien poésie-musique par ce vers : J’ai rêvé des histoires aux couleurs de musique. Créer ce que j’appelle un dialogue harmonique entre la voix du poème et la voix des instruments est pour moi un dialogue naturel. C’est pourquoi j’ai créé l’association Poésiephonies.
Écrire le poème à voix basse et l’entendre à voix haute participe aussi d’une volonté de transmission plus large des vers de la poésie qui demeure encore trop souvent confidentielle. Partager la poésie comme on partage le pain a toujours été ma devise. La scène permet cela, cette mise en résonance. Cette correspondance qui trace l’itinéraire d’un voyage entre l’univers d’un poète et celui d’un musicien. C’est ce que j’ai fait dans Accords, à partir de deux de mes livres et de la musique métaphysique de Federico Mompou, sa musica callada, la musique qui se tait (au piano). C’était l’expérience du silence habité. Mallarmé n’écrivait-il pas que c’est à la poésie d’écrire le silence. Trouver dans la vibration du silence la force de l’accord entre la parole poétique et la musique. Lorsque ce dialogue est réel, la densité de la parole poétique et l’intensité de la musique créent une nouvelle pulsation qui exprime la complexité du monde et de l’être.
En 2022, avec Bethani, j’ai poursuivi ce travail dans une lecture pour percussions et voix. Un récit d’exil dans le désert, la parole d’un rêve de sable qui entrait en résonance avec les sons d’une composition musicale vibratoire, inédite, de peaux frottées, bols tibétains, cloches… A travers cette création autour de l’errance j’ai souhaité que le tissage des mots du poème avec les sons des instruments et les cantillations vocales offrent un voyage pour garder en mémoire ce que ces nomades en mal de terre avaient traversé.
Aujourd’hui, j’ai créé un nouveau dialogue harmonique autour de mon dernier livre, Amazones, cavalières de l’exil, un long poème, au lyrisme retenu, une chevauchée tellurique qui fait craquer la terre…
C’est le vertige de la parole libre de femmes poètes incandescentes, de Sappho à Janis Joplin, que j’ai souhaité faire résonner sur scène, dans une création pour voix, percussions et alto. Là encore j’ai voulu jeter des passerelles entre différentes écritures poétiques et convoquer la complémentarité des arts. Ce sera donc un voyage à travers les textes de poétesses de différents pays du monde, de l’antiquité au XXIème siècle. Âmes de lumière et de ténèbres, elles ont vécu dans le feu. Cavalières conquérantes et amoureuses, elles ont été précurseuses, audacieuses, ardentes. À leur manière ces amazones indomptables, telle Penthésilée, chevauchent les Éléments, traversent l’espace et le temps, en route vers le soleil.
3. Ton prochain manuscrit est un dialogue poétique avec Clarice Lispector. Qu’est ce qui te relie à elle?
Je vis avec Clarice Lispector et avec son œuvre, depuis plus de quarante ans. J’ai réalisé un portrait d’elle dans la revue Les Carnets d’Eucharis. Voici ce que j’en disais en introduction : Clarice donne le vertige, c’est une tornade, un ouragan, un monument, une étoile, une figure mythique de la littérature brésilienne et mondiale du XXème siècle, une beauté élégante et étrange portraiturée par Giorgio di Chirico et comparée à Marlène Dietrich, voilà ce qu’a été l’indéchiffrable et énigmatique Clarice Lispector, née Chaya Pinkhasovna Lispector.
Entre Clarice et moi il existe un dialogue silencieux, profond, existentiel. Tout y est question de résonnance, d’écho, de partage sensible d’un univers d’écriture particulier où la matière même de la création est le sentiment de l’exil, de l’étrangeté au monde, de la mélancolie. Thèmes au cœur d’un questionnement introspectif où le mystère, et l’énigme occupent une place centrale. Autant de sujets qui m’habitent intensément dans l’écriture… et dans la vie. Chez Clarice, il y a aussi un questionnement sur le langage qui, à travers la poésie, m’est très cher. Le langage est mon effort humain, écrit-elle. Car Clarice écrivait avec des mots non avec des idées… Son écriture inclassable entre le récit, la poésie, la réflexion, la chronique, l’essai fait son originalité et sa force. Cela lui a permis de toucher à l’essence des choses et de raconter, dans ses romans, l’histoire d’une âme plutôt que raconter seulement une histoire…
Lire Clarice, inlassablement, lui écrire, entrer en dialogue avec elle, sont les deux faces d’une même création.
Elle n’était pas poète mais a créé une œuvre immense : neuf romans, plus d’une dizaine de nouvelles, des contes pour enfants, des articles de presse … elle écrivait à ses sœurs :… J’en suis même arrivée à la conclusion qu’écrire est la chose que je désire le plus au monde, plus même que l’amour. D’amour pourtant il sera aussi question souvent par la quête de vérité et l’essentiel questionnement introspectif qui traversent l’œuvre de celle qui, à 22 ans, et dès son premier roman Près du cœur sauvage, attire l’attention de la critique qui y décèle tout de suite un grand écrivain en devenir. On la compare souvent à James Joyce, Rainer Maria Rilke, Anton Tchékov, Virginia Woolf, Franz Kafka… mais Clarice, l’écrivain sphynx au regard d’émeraude est simplement hors normes.
Dans un inimitable style, dense, l’œuvre de Clarice est d’une précision d’écriture implacable et fait émerger ce qui caractérisera toute sa production littéraire : une portée philosophique puissante bien qu’elle ne fût pas philosophe et une force de réflexion incomparable sur le langage. Car pour Clarice, la littérature prend la forme d’une quête spirituelle, philosophique et langagière. Pour Antoinette Fouque qui a publié la quasi-totalité de son œuvre, aux éditions des Femmes : Clarice est … une écriture de l’attente, de l’espérance et de l’angoisse articulée à l’inconscient… Courageusement Clarice dit oui aux eaux vives du vivant, de l’écriture première ; oui à la vérité en mots… L’on pouvait lire dans la Revue Esprit : Clarice fait partie de cette cohorte d’écrivains, femmes inassignables, intenses, ardentes qui se nomment: Unica Zurn, Ingeborg Bachmann, Lou Andréas-Salomé, Katherine Mansfield, Cristina Campo, Alejandra Pizarnik, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Flannery O’ Connor, Virginia Woolf, Marina Tsvetaïeva… qui se reconnaissent par la ferveur qu’elles suscitent… Avec ou sans Dieu la morsure mystique est tangible chez la plupart. Dieu n’est pas ce qui importe, mais il donne une indication assez exacte de l’altitude où ces femmes respirent.
Il ne vous aura pas échappé que nombre d’entre elles sont « mes amazones», celles à qui je donnerai voix sur scène prochainement. Celles qui résonnent en moi et avec Clarice. C’est donc à cette Clarice habitée, princesse des lettres au cœur étouffé et qui en même temps disait je suis une personne très occupée, je prends en charge le monde, que j’ai dédié mon prochain manuscrit, Et les jours commencèrent à passer. Avec cet exergue en écho à mon livre, Instant de Terres : Si en un instant l’on naît/ et si on meurt en un instant, un instant suffit pour une vie entière. De manière évidente j’ai ainsi pris le risque de ce dialogue poétique avec Clarice, là où interpeller le réel correspond à ce besoin de nouer l’énigme du sujet à l’énigme du monde, selon les mots de Mallarmé.
4. Edmond Jabès est un grand écrivain, un peu tombé dans l’oubli. Qu’est- ce qui a motivé le Hors-Série qui lui a été consacré et que tu as dirigé pour Les Carnets d’Eucharis ?
La poésie est le travail-langage de la fraternité humaine, écrivait le poète Tchouvatche Guenadi Aïgui. C’est ce que je retrouve toujours à la lecture de l’œuvre de poésie et de prose du grand Edmond Jabès dont la modernité reste d’une actualité réelle. Un jour de déambulation dans les librairies, notamment chez Gibert, sans y trouver un seul essai sur Jabès ni aucun livre de lui… voilà ce qui m’a décidée à lancer ce travail en profondeur pour faire re-découvrir l’œuvre vaste et forte d’un écrivain majeur du XXème siècle et publier, aux Carnets d’Eucharis, pour les 10 ans de la Revue, ce Hors-Série: Edmond Jabès, dans la nuit d’encre et de sable (2023). Ce numéro spécial, présenté à la Maison des Sciences de l’Homme, a donc permis de contribuer à ce voyage dans un autre temps, un autre espace, et de compléter les nombreux travaux déjà consacrés à Edmond Jabès partout dans le monde.
Ce qui a motivé ce travail c’est aussi cette rencontre d’évidence avec une écriture de l’énigme et du questionnement, celle qui me touche intimement, chez lui, comme chez Clarice. La proximité littéraire avec les thèmes de son œuvre et la particularité de son écriture inclassable sont donc à l’origine de ce Hors-Série. Il y avait également la volonté de voir publiés, pour la première fois, des textes inédits traduits en français. Et ce qui m’intéressait c’était de donner la parole à des spécialistes et amis qui avaient bien connu Jabès, comme à des auteurs qui se sentaient en affinité profonde avec sa création unique en son genre. C’est d’ailleurs à cet exercice de lecture et de traduction que Jabès invite le lecteur pour la re-création permanente de ses écrits indomptables ne relevant d’aucun mouvement, centrés sur la Question qui génère d’autres questions, à l’infini, pour toujours aller à la rencontre de soi et de l’Autre.
Ainsi, Jabès, qui n’a ni Dieu ni maître et s’interroge sur l’après-Dieu, propose une odyssée de l’absence, hors-lieu, hors-temps, celle de la non-appartenance, de l’errance sans fin et du déracinement. À travers le livre, sa seule patrie, il chemine en exil, dans le désert, dans le silence existentiel, étranger, toujours dans l’a-demeure. Et c’est dans le dialogue, l’écoute, la responsabilité et la tolérance qu’il prône l’accueil à l’Autre, dans l’hospitalité, havre d’une nouvelle éthique. Sans répit, habité par une force vitale et un questionnement ontologique permanent, Jabès crée, invente. L’expérience de l’écriture, pour Edmond Jabès, est inséparable du silence et du vide absolus, précise l’écrivain et ami Marcel Cohen. À travers ses récits, aphorismes, contes, dialogues, poèmes, essais, Jabès développe une pensée philosophique et littéraire sans pareil. Et dans l’espace poétique où il respire, se déploie cette parole originaire de l’avant-monde, dont il parlait. Son seul royaume sera définitivement celui du langage, du vocable. Combien de mots sont contenus dans un mot !
Écrivain reconnu par ses pairs et par d’autres artistes avec lesquels il collabora régulièrement, surtout des peintres, il sera profondément marqué par l’horreur de la barbarie du XXème siècle, dont Sarah et Yukel seront les témoins dans Le Livre Des Questions. Toujours concerné par la marche du monde, Jabès sera un écrivain de l’Homme… pour l’Homme : Marche à vif jusqu’à l’homme écrivait-il. Lire Jabès c’est toujours faire l’expérience d’une nuit d’encre et de sable, face à l’énigme, au cœur de textes détissés, indociles, dans l’entrechoc de fragments à la discontinuité fréquente. Dans le labyrinthe de cette œuvre, aucune clé de lecture possible, plutôt être là où dire et contre-dire se rencontrent, dans le feu de la langue, du mot et de la lettre. C’est la pratique de la liberté violente... Écrire, lire. En ces interrogations s’inscrivent les implacables modalités de ces deux opérations inséparables malgré les antagonismes, malgré la menace permanente de l’ombre et de la brisure, du désert et de la perdition […] Écrire, c‘est donc, froidement, envisager l’expérience de sa propre mort et de la mort du mot. Mais une mort qui se fait livre, écrit Jabès. Avec ce Hors-Série, Edmond Jabès, dans la nuit d’encre et de sable, Les carnets d’Eucharis ont apporté leur pierre, pour que l’homme et l’œuvre ne soient jamais oubliés.
5. Ton dernier livre de poésie (Amazones, cavalières de l’exil) vient de paraître, tu réalises aussi de nombreux portraits, entretiens, chroniques pour différentes revues. Comment s’articulent ces deux activités ?
Ces deux activités n’en forment en fait qu’une seule. La poésie est pour moi, je le redis, une parole de résonance, de transmission, de mémoire et d’échange. Il me semble que ce que j’écris en tant que poète s’inscrit nécessairement dans un continuum marqué par l’Histoire. Car ce qui s’écrit à partir de soi, de son vécu, de sa mémoire, de ses origines, de sa culture, de ses souvenirs, de ses joies ou de ses drames, ce que l’on appelle simplement son histoire personnelle fait aussi partie de l’Histoire des Hommes. Écrire des poèmes comme faire le portrait d’un écrivain, d’un peintre, d’un photographe, d’un réalisateur… c’est, pour moi, s’inscrire dans l’Histoire et résister à l’oubli, à la médiocrité, à l’érosion de la culture.
La poésie est un chemin d’écriture qui occupe une place importante. Mais les rencontres magnifiques, par la lecture, celle des grands aînés poètes, sont, elles, fondatrices, essentielles. Également celles, en chair et en os, avec les poètes contemporains. Ce compagnonnage permanent, fidèle, quotidien, cette conversation régulière tisse une chaîne littéraire et humaine dans laquelle l’écriture du poète vivant est accompagnée par la lecture des auteurs disparus ou non, et s’en nourrit. En effet, on n’écrit pas depuis nulle part. Le poète est un maillon de cette chaîne. Lire et écrire sont donc inséparables et sont les deux faces de la même activité.
Lorsque je réalise des portraits, des entretiens, des chroniques, ce qui me motive c’est la richesse de la rencontre, l’échange et la découverte de l’Autre, à travers son écriture, sa création. Il s’agit toujours d’un gros travail préalable de lecture de l’œuvre dans sa globalité, de déchiffrage, de décodage, de jeu de piste, d’immersion, d’archéologie au cœur du langage de l’écrivain, du peintre, du photographe, du réalisateur… pour découvrir, intégrer l’univers de l’autre et comprendre, de l’intérieur, son geste créatif. La poésie qui n’a pas de frontières se trouve aussi au carrefour de cela. Pour les entretiens, je choisis toujours librement mes interviewés car je travaille dans une dynamique d’écho, de résonnance par rapport à ma propre écriture, mes sujets de réflexion, mes préoccupations, ce qui fait sens pour moi… Écrire de la poésie, donner la parole, dépeindre les autres, sont les balises de mon parcours créatif. C’est faire œuvre de transmission, à mon tour, à partir de ce qui m’a été transmis. C’est mon engagement, c’est ma conscience du monde.
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REVUE "POSSIBLES"
Décembre 2023
ADESSO, Une ballade italienne
Ce recueil de courts instantanés en prose est à lire par effeuillage, un après l’autre, à déguster comme une sucrerie, même si parfois quelque amertume s’y glisse.
On imagine que ce sont ces instants, éclats cinématographiques, visions fugitives, que Martine-Gabrielle Konorski conservait amoureusement en mémoire, comme pétales dans un herbier, pour les hisser à fleur de mots et nous les offrir. A-t-elle rappelé visages, paysages traversés, sentiments éprouvés pour en concocter des tableaux ou bien les a-t-elle peints sur le motif ? Sans doute les deux. Comme l’écrit l’éditeur pour présenter le livre : « A partir de textes-fragments s’ébauche une succession d’évocations brèves, de sensations, de figures et d’atmosphères, de paysages et de saveurs »… « séquences presque cinématographiques qui oscillent entre le tangible et l’insaisissable ».
C’est donc par plans serrés ou travelings que se dévoilent l’Italie de l’auteure dans cet ici topographique et ce maintenant (cet adesso italien). Là où nous suivons d’emblée le narrateur, d’étape en étape sur les rivages chers à Pasolini (à qui le livre est dédié).
« Maintenant je me trouve dans la strada dei sassi, la rue des pierres. Encore quelques minutes de marche et l’on débouche sur un temple grec antique qui domine la mer ionienne de l’Italie du Sud. Derrière le galbe préservé des colonnes et des abaques finement décorés, rôdent les ombres de Zeus et d’Héraclès. »
Mais qui est ce « Je », « assis sur le muret de la plage, pieds ballants, chemise ouverte… » dans « Pozzanghere » et qui s’apprête à continuer son périple italien entre la côte et la montagne ? Qui sont-ils, Il, Elle, qui dansent sur cette plage, entre les rochers, dans « Ostia » ? « Rémininiscences de leur ombre enlacée. Sur cette plage est mort Pier Paolo. »
Au fil du mystère, on poursuit ce voyage en Italie. Ici, se produit alors l’énigmatique rencontre par l’intermédiaire du miroir réfléchissant qui brûle la peau ; serait-ce une métaphore de l’âme italienne, embrasement et brûlure passionnés? Écho si proche encore de l’enfance… Là, c’est un concentré de drames ponctués de gaité, de tristesse et d’audace tout à la fois. Et partout, la beauté que côtoie aussi la saleté,
« sur la place de la Fontaine des Lions, qui crache de rares jets d’eau. Vasques, dont le fond est recouvert de papier gras, de cornets de glace et de vieux journaux. Finesse architecturale des maisons qui s’élancent dans les cactus et les bougainvilliers, le long de la route sinueuse de la plage…
Dans ces rues tout semble provisoire. Une odeur d’ambre et de jasmin se mêle à l’humidité marine et recouvre les ruines. »
Et puis, c’est « Matera Bella » qui nous rappelle le film, « L’Évangile selon Mathieu » – tourné par le poète cinéaste dans ce village troglodyte de grottes taillées dans le tuf – et qui nous plonge dans ce pays d’ombre et de lumière où les visages et les corps émergent à peine des pierres blanches, dans un rythme lent et une tension perceptible. Il y a ce que l’on voit mais surtout ce que l’on devine, ce que l’on pressent, ce que l’ellipse de l’écriture construit comme intensité du récit. « Là où l’ombre de l’éphémère plane », comme le précise l’auteure.
Tout au long des fragments de Adesso, l’amour, également, n’est jamais loin. « La diva dell’ impero » nous emporte :
« De l’autre côté du pont la longue promenade aux coquillages s’est terminée par un baiser. Un seul.
Insouciante, une bretelle tombée sur son épaule, elle lui envoie de la maison un très léger baiser.
Si léger qu’il ne le voit pas.
…
Elle a l’air gaie. Lui concentre sa tristesse et serre le coquillage dans sa main. Va-t-il la revoir ? »
Tout dans ce livre raconte, délicatement, les vies nouées, dénouées, les départs et retrouvailles amoureuses ou familiales, la force des enlacements.
« Vraie scène de cinéma, aux couleurs des souvenirs, des rêves, des oublis. »
Passé et présent se mêlent, se répondent ; traces d’enfance que font ressurgir les odeurs et les saveurs d’antan, retrouvées avec délice.
« Ils se sont rencontrés au pied du rocher géant, rafraichis par la nuit tombante. Sur cette plage, immense et désertée, se dresse un monstre de pierre noire, témoin d’une nature antédiluvienne.
Ce rocher géant leur servait de cachette lorsqu’ils étaient enfants. Là, se nouaient et se dénouaient leurs plus beaux rêves de batailles et de courses. »
Beauté des corps mais aussi beauté des lieux, de la nature sauvage, « beauté primitive qui rassasie. »
La lecture de Adesso aimante par petites touches et nous trans-porte par grandes enjambées. Et, comme si nous nous trouvions dans ces villages, devant les « portes des maisons restées entr’ouvertes », nous pénétrons furtivement à l’intérieur des vies qu’elles abritent.
Nous savions Martine-Gabrielle Konorski, poète, porteuse d’une grande humanité. Nous savions à quel point, dans son écriture, l’éternité de l’instant est au cœur de son questionnement sur le temps. A travers ces proses poétiques, au rythme d’une ballade italienne nous retrouvons la patte de l’auteure. Les scènes-séquences, les portraits qu’elle nous tend dans ce recueil construisent une fresque pleine d’amour pour ce lointain si proche. Nous laissant, tout au long de la lecture, la profondeur de l’empreinte, la trace d’une émotion contenue.
Martine-Gabrielle Konorski
Adesso, “Une ballade italienne”
Black Herald Press, 2021
Le titre l’annonce : il sera question du « maintenant » surgissant des paysages et des personnages qui rythment et peuplent les courtes proses narratives, descriptives, évocatrices, poétiques composant ce lumineux recueil. Des paysages où la silhouette de Pier Paolo Pasolini se dessine – et les citations qui ouvrent et ferment le livre le rappellent ; des personnages de toutes sortes, en nombre ou solitaires, qui baignent dans la chaleur et la lumière du littoral d’Italie du Sud.
La joie de vivre, le bonheur, la « quiétude », saisis dans l’instant dès l’ouverture, sont comme une tonalité dominante (sans oublier celle des chansons qui passent çà et là). La foule est « magnifique », « il fait bon vivre sous les figuiers et les palmiers », même si on est « à l’à-pic de la mer », et si à Ostie, « sur cette plage est mort Pier Pasolini. » Il y a maintes séquences, maintes histoires racontées ou ébauchées, imbriquées les unes dans les autres, « des histoires qui se tissent en un récit à la fois réaliste et un peu fou, telle une pièce de tissu mal cousue, un tableau authentiquement poignant. » Ce sont des vies esquissées, celles des familles, celles du peuple, celles des amis et des amoureux.
Mais il ne s’agit pas que de récits et de descriptions. Le bonheur est fait des vibrations de l’atmosphère, d’impressions fugitives, de sensations mêlées : les odeurs de la plage et de la cuisine, la chaleur de l’air et la fraîcheur de l’eau, les cris des enfants et des mouettes, la couleur de l’eau et les rayons du soleil. Et de tout cela naît une sensualité teintée de mystère, et par-dessus tout l’amour : « Elle, Lui, dressés au sommet du monde, au-dessus de l’eau. » Les détails ébauchés, les évocations suspendues, la musique des phrases et la couleur des mots – tout cela fait de cette symphonie aux apparences narratives une mosaïque poétique.
Jean-Pierre Longre
http://jplongre.hautetfort.com/archive/2022/02/25/saisir-l-instant-6366517.html
Les Carnets d’Eucharis
Sur les routes du monde #3, 2021
Les Carnets d’Eucharis, c’est une belle revue à lire comme voyageait Montaigne, sur des modes divers et par étapes curieuses. Montaigne dont il est question avec d’autres, (Chateaubriand, Lamartine, Nerval, Flaubert…) sous la plume de Patrick Boccard, Montaigne, l’un des premiers à pratiquer l’écriture « nomadisée » qui forme le thème du premier dossier de ce numéro. « Sur les routes du monde », nous rencontrons Nicolas Bouvier (avec Jean-Marcel Morlat), Lorenzo Postelli (avec Zoé Balthus), Homère, Kerouac, Lacarrière, Tesson etc. (avec P. Boccard), et nous suivons les itinéraires poétiques, descriptifs, narratifs, souvent illustrés, de Nicolas Boldych (à « Rome-en-Médoc »), Jean-Paul Bota (à Lisbonne), Zoé Balthus (au Japon), Jean-Paul Lerouge (en Ouzbékistan) – et nous nous imprégnons des pages que l’on découvre comme les écrivains-voyageurs se sont imprégnés des lieux qu’ils ont explorés.
Un autre dossier, coordonné comme le précédent par Nathalie Riera, est consacré à des « portraits de poètes et d’artistes », après un portfolio consacré à de vivantes « figures de la danse » (instantanés numériques de Zagros Mehrkian sur des chorégraphies d’Estelle Ladoux et Nathalie Riera). Comme entraîné dans ce mouvement, le premier portrait est consacré à Pina Bausch (par N. Riera) ; puis s’avancent Pierre Reverdy (présenté par Alain Fabre-Catalan), Pippo Delbono (par Martine Konorski), Gérard Titus-Carmel (par Claude Darras), Ilse Garnier (par Marianne Simon-Oikawa) et Kathleen Raine (par Martine Konorski). C’est encore de Kathleen Raine qu’il est question dans le premier des entretiens « à claire-voix » qui suivent : Michèle Duclos, sollicitée par Martine Konorski, analyse entre autres la conception de l’art à laquelle tenait l’écrivaine britannique (« L’art est la cité de l’âme ») ; puis c’est Armelle Leclercq qui interroge Camille Loivier, dont un beau poème est reproduit. Plus loin, un autre entretien s’attarde sur « une bibliothèque en mouvement » : celle de Jean-Paul Thibeau qui, questionné par Barbara Bourchenin, s’interroge (comme jadis Georges Perec) sur son « faire-bibliothèque », un espace qui est « une invitation à différentes expériences de lectures, d’écritures », et aussi « un lieu de jubilation, d’effervescence, de jouissance et de créativité. »
Entretemps, « Au pas du lavoir » (beau programme annonçant la pureté du mouvement) nous aura donné des poèmes de Christophe Lamiot Enos, Irina Bretenstein, Gérard Cartier, Geneviève Liautard, Jennifer Grousselas, Michèle Kupélian, et « ClairVision » des « écrits contemporains sur les arts visuels & audiovisuels » par Richard Skryzak qui s’entretient avec Dominique Pautre (de l’atelier duquel sont montrées des vues colorées), après quoi Carla Lonzi, « critique en dissidence », est présentée par Nathalie Riera. Enfin les poèmes de Naomi Shihab Nye (traduits par Geneviève Liautard) et de Parizia Valduga (traduits par Jean-Charles Vegliante) sont suivis, dans un tranquille et ultime mouvement (« Et banc de feuilles descendant la rivière ») par des notes de lecture sur des parutions récentes de Paolo Rumiz, Adrienne Rich, Paul Stubbs, Martin de la Soudière, Nietzsche et Leonardo Sciascia.
Voyages au fil du temps, des routes et de l’eau, danses des corps et des mots, portraits en action, images vives, rien de ces pages ne peut nous laisser dans l’immobilité de l’indifférence.
Jean-Pierre Longre
À PROPOS DE "ADESSO" ...
Adesso
une ballade italienne
MARTINE-GABRIELLE KONORSKI
Isbn 9782919582297 – 2021 – 52 pages – 11 €
Après plusieurs recueils de poésie, Martine-Gabrielle Konorski compose ici une ballade qui nous entraîne le long de rivages italiens que connaissait bien Pier Paolo Pasolini – un vagabondage constitué d’instantanés en prose, ancrés dans un ici topographique et un maintenant (cet « adesso » italien) qui renvoie aussi à celui de l’écriture et au « présent qui s’accumule » de René Char. À partir de ces textes-fragments s’ébauche une succession d’évocations brèves, de sensations, de personnages et d’atmosphères, de paysages et de saveurs : cet ensemble procède sur un mode impressionniste, par la mise en scène de séquences presque cinématographiques qui sans cesse oscillent entre le tangible et l’insaisissable.
C’est une langue de terre rouge dans les figuiers de barbarie.
L’île semble vidée de ses habitants. Un muret – prêt à s’effondrer – borde les eaux turquoise, parfois violettes, dans la nuit approchante. C’est la plus vieille plage de ce pays des Dieux. Ariane trace son ombre sur les toits de l’angoisse d’où les enfants jettent des pierres blanches.
https://www.blackheraldpress.com/post/3-poèmes-poems-martine-gabrielle-konorski
Ce que nous offre Adesso, le dernier recueil de Martine Konorski, c’est un « étrange parcours dans le temps », à la fois familier, reconnaissable entre mille pour tout amoureux de l’Italie, attachant, et peut-être aussi, un brin nostalgique. Á peine. Cet « adesso » qui fixe l’instant présent comme le fait une photo, existe-t-il encore ? Perdurera-t-il dans le temps ? C’est le temps d’une Italie heureuse, une Italie du Sud antique, d’avant le temps moderne. Ses bruits et sa fureur. La passeggiata qu’effectue le promeneur-narrateur, un tout jeune homme sans doute, est « étourdie de lumière ». Une lumière blanche, gorgée d’effluves venus de la mer et des ruelles, mélange d’huile d’olive, de fritures alléchantes, de rires et de chansons, de poursuites et de baignades amoureuses. Une Italie aux gestes simples de toujours. C’est maintenant. Adesso. Qui tente d’inscrire les rencontres et les usages dans un temps éternel et qui pourtant, déjà, n’est plus.
« Savoir qu’on a été … heureux
Ne surprend pas. Et il est d’ailleurs si tard… »
écrit Pier Paolo Pasolini dans le sonnet 13, cité en exergue.
De cette « ballade italienne » qui longe la mer Ionienne, se perd dans les campagnes le long de la route des Sassi, puis bifurque dans le labyrinthe paléolithique de « Matera l’ensorceleuse », rendue célèbre par le film du poète frioulan Il Vangelo secondo Matteo, surgit un souvenir amoureux où fusent les rires et où se nouent les étreintes, une forme millénaire d’insouciance et de gaieté. Un savoir vivre qui toujours fascine. Adesso est cet ensemble de tableaux savoureux, recueillis par le promeneur qui déambule dans les terres abruptes des Pouilles, le long des plages habitées par les dieux. Du vieux poète Horace, il reste un souvenir adapté au goût du jour. Un « rocher géant » – un sasso - un « monstre de pierre » - que les amoureux escaladent en se poursuivant de leurs cris joyeux. Le regard du promeneur jamais ne pèse, transite d’une scène à l’autre, d’un relief à un autre, de rencontre en rencontre. Les récits, assez brefs, sont jalonnés d’expressions typiques qui ajoutent leur saveur à l’ensemble, leur couleur spécifique, leur parfum enivrant. Des voix se croisent, qui hèlent par-dessus les épaules, celui qu’elles cherchent à atteindre : « Signore, l’aspettiamo per limoncello. »
Martine-Gabrielle Konorski met ses pas dans les pas laissés par Pier Paolo Pasolini, à qui elle dédie ce recueil. Ainsi se glisse-t-elle dans les traces vives du maître à qui elle emprunte, en ouverture et en fermeture, ses citations. La longue route des sables lui montre avec bonheur la voie de ces proses poétiques qui constituent Adesso.
En poète sensible, elle livre ainsi au fil de l’écriture, lié à l’espace idyllique des Pouilles, un voyage dans le temps. Un retour dans l’Italie du Sud tant aimée, portée - pour le plus grand plaisir de ses lecteurs et lectrices - par le regard attentif d’un narrateur complice.
Angèle Paoli
https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2022/02/martine-gabrielle-konorski-adesso.html?fbclid=IwAR04JXLuXtpXKb
C’est au présent que Martine-Gabrielle Konorski redécouvre les rivages des Pouilles et la baie de Naples, à travers le regard d’un jeune touriste italien fictif. Et elle se réapproprie les saveurs gourmandes de la langue du pays qu’elle n’a cessé d’aimer depuis qu’elle l’a maintes fois parcouru. Si c’est à ses fils qu’elle dédie ces vingt-et-un fragments du carnet de voyage du jeune voyageur, c’est en hommage à Pier Paolo Pasolini qu’elle revisite au présent « la longue route de sable ». Adesso, maintenant… Le livre s’ouvre et se referme sur des citations de Pasolini, dont on retiendra : « Savoir qu’on a été… heureux / Ne surprend pas. Il est d’ailleurs si tard. » (Sonnet 13) À Ostia, des jeunes couples dansent sur la plage : « Sur cette plage est mort Pier Paolo. » In memoriam.
De la strada dei sassi à l’antique cité troglodyte des « Apaches » de Matera Bella, l’auteure, qui est aussi poète, saisit l’esprit du lieu avec une grande économie. Elle suggère un monde en quelques traits : les odeurs, les lumières noires, les peintures rupestres, restituant à la fois l’harmonie du site et le chaos social : « Mais c’est Matera l’ensorceleuse qui, à l’époque, incarnait l’enfer sur terre, la pauvreté, la misère, les citernes pour recueillir l’eau de pluie, la terre de tous les trafics pour la mafia. » Cette impression forte la renvoie encore à Pasolini, remué comme elle, par « la beauté primitive du lieu » et le mystère des ombres sous la roche : « Pier Paolo l’a choisie pour y tourner Il Vangelo secondo Matteo, peut-être parce que cette cité redécouverte guérit l’âme, dit-on. » Un autre Matteo rappelle à Lucia, sur une plage, « le monde clos qui fut le sien » Souvenirs intimes en miroir... Et à Uccello, dominant la baie de Naples, une romance sentimentale se renoue quinze ans après. Le voyageur retrouve Federica : « Un regard vert qui me transperce. […] Il est peut-être temps de dire oui. » Ailleurs, s’ouvre « un patio encadré de caryatides aux yeux creux », ranime peut-être les portraits de femmes longilignes aux orbites bleues de Modigliani, -qui séjourna dans cette noble demeure-.
Du narrateur à l’auteure, dans les villages et les champs d’oliviers, les souvenirs intimes se confondent, d’une même voix, avec humour et attendrissement : « Je fais partie de ces histoires. C’est ici, entre les recettes de polenta ou de veau à la florentine, que mon amour pour ces villageois s’est forgé. […] Toute une agitation bruyante et désordonnée, humainement débordante. Rire, chanter, les derniers sous partis en fumée sous les étoiles. Pas question de faire le tour du monde ! » Adesso. Redire comme Pasolini : « Savoir qu’on a été heureux… »
Au-dessus des vagues, sur un rocher, « au sommet du monde. »
Un art subtil de l’altérité émotionnelle et culturelle (Je est une autre). En poète.
https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/?fbclid=IwAR0ZYPQYPSq-u4Sx1GaJ2dHHVBJfUrE8u9cmXCK-6QpuXbKhNR
À PROPOS DE "BETHANI"...
LE MONDE DES LIVRES
LE MONDE
CHRONIQUE DE DIDIER CAHEN
13 décembre 2019
REVUE ALSACIENNE DE LITTÉRATURE
ALAIN FABRE-CATALAN
N° 132 - Décembre 2019
Il suffit parfois d’un nom pour que s’éveille tout un imaginaire comme une présence lointaine qui porte avec elle la douleur du retour, entre espoir et nostalgie. C’est ainsi qu’avec le titre du recueil de Martine-Gabrielle Konorski, « Bethani », s’ouvre un nouveau chemin d’écriture. La référence à l’histoire hébraïque transporte le lecteur dans une odyssée intérieure, à la recherche d’une demeure dont le nom même évoque à la fois le départ, la quête de l’inaccessible, une promesse en devenir, une pérégrination de la mémoire dans les sables brûlants du désert, à la poursuite de cette « caravane de l’exode [qui] progresse vers Bethani ».
Partie principale du recueil, le récit de cet exode se déroule en une suite de poèmes faits de strophes brèves, avec une grande économie de mots à l’image du dénuement de la parole poétique mise à l’épreuve au long de cette marche d’exil, « une marche séculaire » où « les regards vacillent / épuisés de l’Immense ». Figure nomade de l’attente, le poème est toujours en chemin.
Une deuxième partie intitulée « Le bouillon de la langue » interroge « les mots de la langue [qui] ne peuvent / effacer l’ombre » jusqu’au geste de l’écriture placée sous le regard tragique de l’Histoire dont nous sommes les destinataires. De cette « méditation douloureuse sur la catastrophe », Emmanuel Moses s’est fait l’écho dans sa préface, en soulignant combien l’auteure avait au cœur de son projet, le souci de « réparer le temps ».
QUINZAINES
FRANCE BURGHELLE REY
1er octobre 2019
REVUE "EUROPE"
MICHEL MÉNACHÉ
septembre / octobre 2019
TERRES DE FEMMES
ANGÈLE PAOLI
26 avril 2019
LA REVUE DE POESIE & DE CRITIQUE
d’Angèle PAOLI
15e année ― n° 173 - avril 2019
Terres de femmes | Terre di donne
Martine-Gabrielle Konorski, Bethani
Lecture d’Angèle Paoli
DIRE EN BETHANI LE POSSIBLE RECOMMENCEMENT
Dire Bethani, chanter Bethani, nommer Bethani. Errer vers Bethani. Attendue, espérée de longue date, la ville au loin guide le peuple en marche. Pareille à une étoile fidèle, visible de tous, tout à la fois accessible et inaccessible. Le murmure de son nom attise le désir. Attise aussi la douleur. Bethani, rejoindre la ville et retrouver la maison. L’unique. La seule possible. BETH-ANI. La Maison de l’Affliction.
En un long poème inspiré, la poète Martine-Gabrielle Konorski est ici celle qui nomme. Son dit porte le nom de Bethani. Le poème se fait ainsi psaume. Suit un second poème, intitulé Le Bouillon de la langue.
Par sa parole et par son chant, Martine Konorski s’institue chantre de l’histoire. L’histoire d’un peuple en marche. Une longue marche, une anabase réelle ou rêvée, archétype de toutes les marches, résonne en nos mémoires oublieuses et absentes. Une marche dans le désert, qui s’étire dans le hors-temps de l’Histoire et qui dit l’humanité en quête de son lieu d’être. Comment nommer Bethani ? Comment inscrire le nom de Bethani dans les circonvolutions de la mémoire ? Seule la poésie, portée par le souffle et le sel qui la fécondent, peut faire jaillir sur la page, en une suite de poèmes que rythme leur musicalité propre, les traces effacées par le vent des sables. Les strophes se succèdent, brèves, économes de mots mais non d’images. Souvent isolés, les mots s’inscrivent en retrait dans les vers les plus longs.
La chronique de cet exode est prise in medias res, alors même que le peuple — innommé, sinon par le pronom indéfini « eux » ou par le nom de « caravane » — est en marche. Au commencement est la route, au commencement est son sillon de poussière, la traînée de cailloux déplacés, les crissements d’essieux et les grincements de roues, les obstacles. Un futur imaginaire dessine les promesses de portes entrouvertes pour l’accueil. Ivresses et larmes conjuguent tout ensemble leur présence. Le paysage est celui d’une terre aride d’où émergent les frondaisons des oasis. Pays du soleil implacable et de la soif. Pays des transhumances et des migrations nomades, qui avancent tout en lenteur, de puits en citernes, sur les croûtes brûlantes de la terre. Avec un rêve. Rejoindre Bethani.
En lisant le récit de cet exode, je songe à la peinture murale de Delacroix — La Lutte avec l’Ange —, à cet arrière-plan où se vit la longue remontée de la tribu de Jacob à la rencontre d’Esaü, son frère, cheminement hasardeux à travers les trouées de lumière, où se bousculent chevaux et chameaux, « petit et gros bétail ».
« Dans la fournaise
les hommes du vent
font confiance aux chameaux
Tous avancent somnolents
aimantés
par l’horizon
des jours qui passent ».
Le nom de Bethani scande le rythme de la marche. Il revient en leitmotiv, sous-jacent à d’autres mots qui dessinent avec lui une frise — frise géographique, frise historique, frise poétique. Main, sable, larmes, frontières, exil, désert, trace, empreintes, chagrin… Pourtant, malgré ces stèles qui ancrent le poème dans un espace tout autant connu que désiré, le paysage échappe. Même si au passage le lecteur croise la vigne et l’olivier, le shofar, le Temple et les noms de David et de Salomon. Quelques vers plus loin, avec l’allusion explicite aux « Esclaves d’hier » et à la fuite hors d’Égypte ne subsiste plus de doute. Le peuple en route vers Bethani est bien le peuple hébreu.
Deux vers, peut-être, pourraient à eux seuls nommer cette double quête, celle du peuple nomade comme celle de la poète :
« Intraduisible rêve
cette route de Bethani. »
Intraduisible sans doute, parce que le rêve recèle en lui sa part de souffrance et de misère. Mais aussi sa part de violence et de sidération. Rejoindre Bethani est une entreprise douloureuse, semée d’embuches et de luttes. Qui dit le déchirement, la perte d’identité, l’errance, et jusqu’à l’éradication :
« Bethani
Survivre à l’effacement. »
D’où l’importance, toute biblique, de nommer. Comme dans ces versets de la Genèse, où « Celui » qui heurta la hanche de Jacob dit à ce dernier :
« Quel est ton nom ? » — « Jacob », répondit-il. Il reprit : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté. »
Minée par le doute et par l’« inespérance », la caravane qui progresse conduit avec le ciel un « dialogue d’éther », d’incandescence, de feu et de larmes. Au bout de la nuit survient un nouveau souffle.
Une lueur d’espoir annonciatrice de la reconstruction. Une parole bienfaitrice qui renaîtra de ses blessures. Bethani surgit au lendemain d’intenses traversées.
Une lumière s’accorde pour dire en Bethani le possible recommencement.
SITAUDIS
FRANCE BURGHELLE REY
août 2019
« C'est la route de Bethani / qui s'ouvre devant eux » : les deux premiers vers du dernier recueil de Martine Konorski plantent d'emblée à la fois le décor et l'objectif. Le village, à trois kilomètres de Jérusalem, fut notamment le théâtre de la résurrection de Lazare dans l'Evangile selon Saint Jean et a pour nom hébreu Beth Ania ou « la maison de pauvreté ». C'est la marche vers ce lieu que raconte la première partie, la plus longue, du livre. Un voyage difficile, comme l'annonce le champ lexical des deux premières pages : « poussière », « larmes », « brûlera », « fumée » mais qui va s'effectuer avant de « Rejoindre l'oasis ».
Ce dernier mot montre qu'il s'agit bien d'un rêve - on lira plus loin « Intraduisible rêve » - et dès la troisième page se pose alors une question : « Y aura-t-il une demeure ? ». Mais l'assertion qui suit, « Le voyage sera long » est pondérée par la présence spirituelle et adjuvante du « son / d'un cantique » et de psaumes.
La poète, par ailleurs, avec l'art qu'elle possède à maîtriser la chute, laisse entrevoir l'espoir, dans son « attente / millénaire », qui permet d'affronter le désert : « Coulée de ciel vers Bethani », « Espérer Bethani », ou encore « Bethani en deça en delà » . On doit également noter qu'une mise en page aérée permet dans cette « fournaise » de respirer quand des vers isolés et des rejets principalement à droite de la ligne laissent autant de blancs qu'il convient d'avoir de souffles.
Mais Bethani n'est-elle pas un mirage, une sorte d'horizon impossible à atteindre puisque « Toujours (elle) s'éloigne » ? Rien cependant ne peut entamer le courage et la persévérance nécessaires à la réalisation de l'objectif. Cette longue et belle strophe en témoigne :
Retrouver Bethani
Une course
au goût de sel
sur les rives éloignées des dunes
trébucher seulement
Sous le cri des chameaux
le poids des corps
se dépose
flaques d 'ombres
brisées à chaque
pas
et la chute optimiste :
les larmes sont de joie
en lames à nos chevilles
s'explique dès l'incipit du poème suivant qui donne, par l'acte de performer, la possibilité d'une solution : « Nommer Bethani / dans le chant » . Ainsi reste-t-il pour les voyageurs à avancer, « consolés / par les feux / du désert ».
La seconde moitié de cette première partie révèle encore des surprises. Le thème du lieu y est exploité jusqu’à ses limites : « Bethani / Un non-lieu éphémère ? ». Ces vers annoncent le « non-être » duquel plus loin la fin de la marche marquera l’adieu. Car la terre est aussi ce lieu qui s’exprime par les mots les plus concrets. Cette « terre / noire », en effet, avec ses « éclats de boue ». Ainsi le corps et l’esprit sont-ils encore en danger quand « La parole s’abolit », que « Les chants se taisent » et qu’il s’agit bien, en un magnifique oxymore, d’une « langue du silence ».
Mais une certitude se fait cependant à la pensée de l’Eden tout proche : il y aura « une pluie de mots pour demain ». Grâce également à la « la main des étoiles » et au « cri des oiseaux » qui permettent de lutter contre le piétinement. L’odeur du miel et la présence des oliviers sont les indices du rêve prêt à devenir réalité.
L’Histoire, avec ses crimes, va en effet se refermer et « les ombres se dissoudre » quand le chemin, symbole d’initiation, s’achèvera. Dans Une lumière s’accorde, le recueil précédent de Martine Konorski, l’importance d’un monde à rencontrer se formule déjà conjointement à celle de la mémoire et des racines.
Alors, dans la ville où vieillir, « L’Un » enfin sera puisque, exilés mais joyeux, « Nous serons devenus » pour enfin construire.
Le bouillon de la langue, seconde partie de treize pages, tout en étant par définition un éloge de la parole poétique, détourne la question d’Adorno et dit : « Pourras-tu encore regarder / par la fenêtre ? » Il s’agit, sans oublier l’horreur, de « réparer le temps » par l’écriture, encre et sang mêlés.
Déchiffrer l’illisible
brasiers ou
charniers...
Les mots pour
déployer
tous les envols
Car il reste toujours à dire, même la nuit, même le vide. Et si l’aube enfin pointe c’est qu’un jour va commencer.
France Burghelle Rey © (août 2019)
https://www.sitaudis.fr/Parutions/bethani-de-martine-gabrielle-konorski-1567049653.php
POZIBAO
PASCAL BOULANGER
27 juin 2019
Martine-Gabrielle Konorski entend les cris effacés du silence, mais ce silence singulier est capable de donner naissance au poème. Comme il s’agit, en poésie, de sortir de l’emphase et de l’éternel reportage, l’écriture, aux semelles déchirées, se fait cris, sanglots, psaumes, clameurs sauvages poussées vers le ciel. Car il y a bien une industrie de la falsification et de l’oubli à laquelle il faut opposer une méta-physique de la traversée. Dès le titre : Bethani, une vision de l’histoire, comme reconduction de l’enfer sur terre, se révèle. Beth Ania (nom hébreu de ce lieu) et Béthanie (là ou se jouera la résurrection de Lazare) dessine à la fois un cheminement et une quête, vers le lieu même du poème, de son mouvement, de sa résonnance et de son écho. Et de son adresse tout autant, ne prêche-t-on pas dans le désert, quand on est prophète ou poète ? Le poème, c’est ce qui reste dans un désert de poussière et de cendre, quand l’histoire a tatoué ses crimes sur les vivants.
Il s’agit de garder en mémoire ce qui a été traversé, même si l’histoire événementielle, qui ne fait pas de quartier, efface les
traces de son furieux passage. Tout est fumée dans la foule immergée et souillée de charniers mais la poésie n’est-elle pas le fondement qui permettra de supporter l’histoire ? Le temps de
l’écriture n’est pas le temps de la chronologie, ni le temps de l’oubli ou de l’ennui spectaculaire. Konorski, en pensant l’historial, prend en compte le travail du négatif et de sa mise en
perspective sensible.
C’est la périphérie (l’exil) qui fait sens ici et non le centre (la demeure, l’enracinement) introuvable. La raréfaction des signes, le recours aux vers décalés sur la page, les bribes de sensations
et de perditions entrecoupées de silence, bref un certain traitement abrupt de la langue ébranle le tissu narratif afin de faire violence à la violence du temps et de son
ressentiment.
Lourdes traces
des marches
aussitôt effacées
L’errance forcée d’un peuple, son effacement, ne doit pas conduire au ghetto du blanc, au solipsisme d’une négativité sans emploi. Si les traces sur le chemin s’effacent, Le bouillon de la
langue (deuxième séquence du recueil) est encore poème : mots pour déployer / tous les envols / dans nos têtes. Dès lors, la question qui nous est adressée peut se
formuler ainsi : comment poursuivre l’existence en dehors des rythmes violents de l’histoire ? Peut-être en brisant symboliquement les chaines de toutes les époques, en postulant une
métaphysique de l’exil, en méditant l’oubli afin de mieux garder la mémoire et en devenant, selon Franz Rosenzweig, des sans-patries du temps.
Liés déliés
Sous un baiser de brume
les noms
Psaumes
au fond des yeux
éteints
Entendre le bruit
des larmes
Coulée de ciel vers Bethani
Pascal Boulanger
Martine-Gabrielle Konorski, Bethani suivi de Le bouillon de la langue. Préface d’Emmanuel Moses, Le Nouvel Athanor.
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 27 juin 2019 à 11h04 dans Notes de lecture
https://poezibao.typepad.com/poezibao/2019/06/note-de-lecture-martine-gabrielle-konorski-bethani-suivi-de-le-bouillon-de-la-langue-par-pascal-boul.html
L'ÉVEIL
mardi 16 juillet 2019
Voir les peintures de Martine CROS inspirées par les textes de "BETHANI" :
Voir un extrait de la lecture organisée par l'Union des Poètes & Cie à l'occasion du 37ème Marché de la Poésie le 8 juin 2019 :
À L'OCCASION DE SIGNATURES ORGANISÉES EN NORMANDIE...
Article paru dans "L'Eveil de Pont-Audemer" (28 juin 2016)
À PROPOS DE "UNE LUMIÈRE S'ACCORDE"
LES CARNETS D'EUCHARIS, février 2016
Revue en ligne, présentation de « Une lumière s’accorde » et annonce de lecture en cours par Nathalie RIERA sur FaceBook
http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/
http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/apps/search/?s=martine+konorski (vous pouvez aussi retrouver mon nom dans l'index des auteurs par pays)
À PROPOS DE "JE TE VOIS PÂLE... AU LOIN"
REVUE EUROPE, mai 2015
Note de lecture sur « JE TE VOIS PÂLE... AU LOIN », p. 338-339
Martine-Gabrielle KONORSKI
Editions Le Nouvel Athanor, 15€
La douleur qui imprègne le dernier livre de Martine-Gabrielle Konorski, traduite dans une langue, un souffle, par endroits, quasi prophétique(« Jamais le songe n’embellira/Les paysages sombres/et leurs souffles glacés ») se place à la hauteur d'une terre en guerre et de son « Chaos », sans occulter l'enfer et son passeur : « Une barque se renverse/L’univers prend l’eau.../Il est temps que je parte/Tu viendras me chercher ».
La tonalité globale est riche, puissante. Y alternent la mélancolie, la violence, la douceur aussi, d'images d'une concision exemplaire : « les flaques d’eau sont vides/du reflet des passants ». L'univers y est brûlant – « On ne voit rien/de plus brûlant/ que la mort /qui détruit l’instant » – , ou glacé – « Lorsqu’autour de nous/tout se glace/ On ne voit rien » –, même si la tendresse avec laquelle la poète le contemple est apte à en provoquer le dégel : « Dans mes bras se /jette une statue de pluie ».
Tout au long de ce livre, le grave et le léger alternent, le quotidien s'immisce où on ne l'attend pas – « La ville s’est endormie dans les rideaux » –, l'innocence de l'enfance, ses rêves, croisent la vie qui va implacablement à la mort : « Le bruit des bicyclettes tinte/à nos oreilles pleines.../Tu t’approches sur la crête/de l’horizon rougi/qui signera notre heure ».
Et pourtant, malgré la dureté de certains poèmes, il y a dans ce va et vient entre souvenirs, réalité, visions, une détermination, une force qui est la marque de ce très beau recueil et le situe du côté du présent et de ses impatiences – « Ouvrez toutes les portes/Ecrivez tous les mots/Qu’il en pleuve des seaux/pour inonder la terre/Il n'y a plus temps /Laissez-moi passer... » – ainsi que d'un avenir où le rêve serait redevenu possible, « Comme pour nous rappeler/la blancheur oubliée/du seul rêve/qui vaille ».
Brigitte GYR
LES CAHIERS DU SENS, numéro du 25ème anniversaire, mai 2015, p.206-207
Note de lecture sur « JE TE VOIS PALE… AU LOIN »,
Martine-Gabrielle KONORSKI
Editions Le Nouvel Athanor 2014, 15€
Livre de douceur et de douleur arrivant après un long silence poétique. Il s’exprime tout en délicatesse « à la lisière ». Ce sont des paroles d’humanité et nous en avons bien besoin.
On perçoit très vite que Martine-Gabrielle Konorski a l’oreille musicale, mais sa musique connaît les espaces de l’ombre :
« Douleur vieillie
recousue de lumière »
Ces mots sont très beaux, délicats aussi. D’une tristesse acceptable, si l’on peut accepter que la tristesse s’arrête juste au bord de l’effusion :
« C’est un air
qui affleure
soudé
derrière la tête
Notes écloses
à la corde
du vent
Front tremblé de l’écho.
Le noir est là
« dans l’ombre
Encre de chine »
mais il trace quelque chose en forme d’espoir, poème survivant à tout pour emporter le monde.
C’est une poésie d’automne musicale et souvent habitée d’un rythme alexandrin.
Pourtant surprise parfois de se trouver dans la contradiction du temps passé et du temps à venir à ce point juste dans l’échancrure des mots de souffrance, évoquée avec politesse pour ne pas nous heurter, mais de façon comment dire, énergique malgré tout.
« Paroles resserrées
dans la gorge »
L’amour traverse le cours de ce recueil, pour ceux du monde aimé présents, passés, unis d’avoir une même façon d’exister. Nous ne sommes pas exclus de l’amour, mais spectateur « au versant de la pierre écritoire ».
Avec Martine-Gabrielle KONORSKI, détenons le vide et le matin se lève un peu comme l’enfant de la Bible qui voulait vider la mer avec un coquillage.
Paul de BRANCION
TERRE A CIEL, Poésie d’aujourd’hui, Lus et approuvés, juillet 2015
Note de lecture sur "JE TE VOIS PALE... AU LOIN"
Martine-Gabrielle KONORSKI
Editions Le Nouvel Athanor, 2014
Le Prix « Poésie-Cap 2020 » a été attribué à Martine-Gabrielle Konorski pour son recueil « Je te vois pâle… au loin ». Ici, tout est suggéré, par petites touches impressionnistes, rien n’est vraiment dévoilé, sans doute en raison de l’extrême pudeur de l’auteur. Ce qui transparaît, c’est une grande sensibilité, et le souci de rester à la source des lèvres / où la parole se tient. Nous pouvons retenir des questionnements sur la manière que nous avons parfois de vivre alors que tout pourrait être plus libre, plus joyeux.
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Pourquoi ne faut-il pas
que l’on se dise Tu
Pourquoi ne faut-il pas
sangloter sous l’orage,
en se tenant les mains
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Pourquoi ne faut-il pas
que l’on se dise Tu
Pourquoi ne faut-il pas
sangloter sous l’orage,
en se tenant les mains
s’allonger sur l’asphalte
et crier à tue-tête
pour faire venir la paix
Pourquoi vivre tout bas.
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Oui, il y a bien une réticence que le poète voudrait faire céder. Laissez-moi passer, Reviens, disent le désir de rompre avec un ordre imposé, subi. Parce que le temps n’attend pas. Et que l’on se rend compte, parfois trop tard, que l’on n’a pas su saisir l’opportunité de vivre.
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Il est tard… trop tard
Te souviens-tu
du cri
à la lisière
de nous
Au centre de l’anneau
la poussière des jours
cueillis à notre enfance.
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Je te vois pâle… au loin dit aussi la beauté essentielle qu’il faut savoir retenir, chaque parcelle de cette beauté soigneusement déposée dans un écrin : Au milieu du chemin / Des aubépines en fleurs. Pour que, même dans la nuit noire, celle-ci continue de briller. Lumière malgré tout.
Valérie CANAT de CHIZY
PHOENIX, CAHIERS LITTERAIRES INTERNATIONAUX, numéro 19, automne 2015
Note de lecture sur « JE TE VOIS PÂLE… AU LOIN »
Martine-Gabrielle KONORSKI
"Notes en Archipel", p.147
Editions Le Nouvel Athanor
Lauréat d’un prix « Poésie - Cap 2020 », ce recueil vous tend un piège subtil d’un lyrisme feutré. « on ne voit rien/ de plus poignant/ que ces paroles légères/ posées à plat/ sur un papier/ criblé de tâches » : ce début d’un poème (p.14) donne le ton et l’esprit de ces évocations que la « pâleur » - énoncée par le titre- maintient dans l’entre-deux d’une présence diminuée jusqu’à l’effacement. Le désarroi, la déshérence, l’épreuve du deuil ou le rappel d’amours enfuis font éclore des images inattendues, éloignant tout cliché et témoignant d’une vigueur d’écriture qui fait front à la mélancolie, barrage à l’effusion incontrôlée. L’auteur dit magnifiquement : « Etreindre l’éphémère/ C’est tout ce que je t’offre ». Il n’y a rien « qui pèse ou qui pose » dans l’atmosphère un peu verlainienne des vers de Martine-Gabrielle Konorski, poète que Jean-Luc Maxence, éditeur et préfacier, nous invite à suivre, fort de l’espérance qu’elle est une des voix capables d’adoucir notre relation au monde ».
André Ughetto
TEXTURE, Mes lectures, septembre 2015
Note de lecture sur "JE TE VOIS PÂLE... AU LOIN"
Martine-Gabrielle KONORSKI
http://revue-texture.fr/mes-lectures-2015.html
Les chassés-croisés de l’amour, les
approches, les éloignements, les vacillements, tout comme le deuil qui faufile certains poèmes, les silences de l’enfance peut-être, et les allusions rapides au « dévissement du monde », sont à l’œuvre dans ce recueil de Martine-Gabrielle Konorski, dont le titre, même s’il n’est pas sans
rapport avec les thèmes principaux, me paraît un peu…. pâlichon.
Jean-Luc Maxence qui préface le livre parle avec raison de « pudeur » dans l’expression des sentiments. C’est vrai, mais c’est aussi question de style. L’écriture ne s’attarde pas en
effet : l’auteure pose ses notations brèves, comme autant d’instantanés, et poursuit sa route. Cependant, la justesse a fait mouche le plus souvent, ainsi des muettes silhouettes des passants
qui passent avec « sous les bras tant de quêtes illusoires ». Oui, j’aime ces images qui n’insistent pas,
effleurent à peine, comme « la ville s’est endormie dans les rideaux » ou « l’ombre éteint les réverbères ». Ces poèmes où l’hirondelle ne trace « qu’un rai d’écume » tandis que « reste indemne
l’éternité ». Ils sont lumineux quand un « sourire de printemps recrée l’eau des
fontaines ». Moins sereins quand ils baignent dans la lumière de l’automne qu’on reconnaît à ce que « les
bogues sont ouvertes / écrasées ». Mais certains sont aussi hantés par l’absence : « est là ce qui
n’existe plus », y lit-on.
« Au loin », dit le titre. On a beau aimé, on ne coïncide jamais tout-à-fait à soi-même. Ni à l’autre, ni au monde.
On doute « au bord de soi ». L’éloignement est comme une fatalité, ici. C’est la note bleue d’un beau recueil où
il y a toujours comme une distance résiduelle avec tout, où la question demeure : « que faire pour se
rejoindre ? »
Ce livre a obtenu le prix "Poésie-Cap 2020" de l’émission webtélé du même nom.
Michel BAGLIN
(Le Nouvel Athanor éd. 100 pages. 15€)
PAYSAGES ECRITS par Sanda Voica
Revue en ligne (note de lecture)
Radio "Fréquence Paris Plurielle" (Paris 106.3 FM)
Chronique sur "JE TE VOIS PÂLE... AU LOIN"
Emission "Le lire et le dire" du 2 janvier 2015
BLOG CHARYBDE2 (LIBRAIRE)
« JE TE VOIS PALE… AU LOIN »
8/11/2014
Classé dans « amour, comme des exergues magiques, espoir, haïku, lucidité, poésie, pouvoir d'évocation »
Étonnant équilibre de puissance d’évocation et de subtile fausse simplicité, une poésie contemporaine un peu magique.
Publié au Nouvel Athanor, le deuxième recueil (à côté d’autres textes parus en revue) de Martine-Gabrielle KONORSKI fournit une excellente occasion de goûter à cette poésie subtile, à la fois très contemporaine et absolument sans âge, dont le préfacier Jean-Luc MAXENCE dit, avec une grande justesse : Elle pose la question des relations humaines : « Que faire pour se rejoindre ? Comment établir des ponts entre les êtres humains qui prétendent s’aimer ? Avec ces interrogations-là, elle aussi, « dans le dévissement du monde », demeure affamée de lumière. En cela, sa cible poétique est universelle. Elle représente peut-être une des voix qui adoucira notre relation au monde.
Ne voilant pas en effet la cruauté des vies et des situations, Martine-Gabrielle Konorski parvient à extraire des mots, que ce soit dans les trente-trois très courts poèmes de la première partie (« Je te vois pâle… ») ou dans les cinquante pages, minutieusement fragmentées, de la deuxième partie (« au loin »), usant d’une belle fausse simplicité, un peu de cette magie évocatoire qui fait trop souvent défaut à la poésie contemporaine, quand elle ne se réfugie pas dans un ésotérisme de mauvais aloi.
Ici, le mot résonne, et évite le plus souvent, grâce notamment à de magnifiques chutes textuelles qui savent prendre un air doucereux et redoutable de haïkai, les deux écueils, jumeaux maudits en poésie contemporaine, de la banalité plate et du mystère gratuit, pour composer une musique authentique, subtile, économe de ses notes et pourtant riche de sensation et d’intelligence, donnant aussi à lire, pouvoir de l’évocation, comme autant d’exergues possibles et bien vivants à tant de textes longs que l’on aime. . Une bien jolie découverte, fortuite pour moi qui ne suis pas un lecteur assidu de cette forme, mais qui donne nettement envie de se procurer le premier recueil de l’auteur, rare car longtemps accaparée par sa riche carrière professionnelle, « Sutures des saisons », publié en 1987.
En ouvrant la fenêtre
Jamais le songe n’embellira
Les paysages sombres
et leurs souffles glacés
Pas même une lumière suspendue
au clocher
ne deviendra la braise
d’une ligne céleste
Rien n’ouvrira l’espace
Restera le secret
d’une matinée sans bruit.
On ne voit rien
On ne voit rien
de plus poignant
xxxxxxx que ces paroles légères
xxxxxxx posées à plat
sur un papier
criblé de tâches
On ne voit rien
de plus brûlant
xxxxxxxxx que la mort
xxxxxxxxx qui détruit l’instant
Il n’y a que le vent
xxxxxxxxx pour nous donner un peu de
place
Lorsqu’autour de nous
xxxxxxxxx tout se glace
On ne voit rien.
Pourquoi
Pourquoi ne faut-il pas
que l’on se dise Tu
Pourquoi ne faut-il pas
sangloter sous l’orage,
en se tenant les mains
s’allonger sur l’asphalte
et crier à tue-tête
pour faire venir la paix
Pourquoi vivre tout bas.
DIVERS...
Web-TV "Poésie Cap 2020"
EMISSION "ETOILES DU COEUR"
Le Prix "POESIE CAP 2020" est décerné Martine-Gabrielle KONORSKI
pour « Je te vois pâle ... au loin »
Editions Le Nouvel ATHANOR, 26 septembre 2014
Pour visionner cette émission, cliquez sur le lien : https://www.youtube.com/watch?v=e5agRO7Jg3Y